Le « deepfake », source d’inspiration de nombreux entrepreneurs lyonnais

L’utilisation de l’intelligence artificielle générative pour créer des deepfakes est devenue une pratique courante pour certaines entreprises lyonnaises. Si ces dernières peuvent faire face à des demandes inappropriées de leurs clients, comme faire chanter une chanson à une personne décédée, ces nouvelles technologies sont aussi une source d’inspiration et de créativité.  Une enquête de la classe de première HGGSP (Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques) du lycée Édouard Herriot à Lyon.

Le pape François en doudoune Gucci, sous son parasol, ou encore le président Emmanuel Macron écrasé par une foule de militants : toutes ces images générées par l’intelligence artificielle (IA), qui vous parlent certainement, ont un point commun : le deepfake. Mais ce phénomène mondial a également un impact à l’échelle plus locale, notamment dans le cadre de notre métropole lyonnaise.

Mais… que sont les deepfakes ? 

D’après Le Monde, la définition de ce qui constitue, ou non, un deepfake est trouble et reste trop réductrice pour qualifier un phénomène si complexe. Il se définirait comme étant un procédé de manipulation audio-visuelle qui recourt aux algorithmes de l’apprentissage profond pour créer des trucages ultraréalistes. Seulement, tous les deepfakes ne rentrent pas dans ce cadre. 

Pour comprendre ce phénomène émergeant, notamment dans le milieu artistique, nous sommes allés à la rencontre d’un des créateurs d’œuvres audiovisuelles de la Fête des lumières, icône lyonnaise : le studio Inook, situé à la Croix-Rousse, petit cocon chaleureux envahi par les Anooki. 

A la tête du studio, Moetu Batlle et David Passegand nous ont accueillis dans leur univers. Créé il y a 25 ans, ce studio se concentre essentiellement, depuis quatre ans, sur l’évènementiel et les spectacles à l’aide du deepfake. Nous les avons alors questionnés sur l’utilisation de cette technologie influençant la créativité et l’inspiration comme lors de la dernière Fête des lumières. “On peut faire d’une technologie des choses mauvaises comme des choses bonnes, des choses artistiques comme des choses frauduleuses”, nous affirment-ils. 

En tant qu’entreprise artistique, Inook a “préféré l’utiliser pour de la création et l’utiliser de manière positive”. La technologie des deepfakes leur a ouvert une voie magistrale pour un style de création nouveau, et leur a permis de réaliser, en tant qu’artistes, des projets fous, comme transformer “la place des Terreaux en discothèque” à l’occasion de la Fête des lumières.

Dans le studio Inook, l’IA et le deepfake sont avant tout rendus à leur nature même d’outils, outils au service du but premier des créateurs : créer une relation entre la façade et le public. Ce lien entre les œuvres et les spectateurs, selon M. Passegand, sert à dédramatiser les deepfakes, loin de faire l’unanimité au sein de l’opinion publique – 90% sont des deep-porns, des images pornographiques utilisées comme des armes contre les femmes selon un podcast de Radio Nova. De plus, la création artistique à l’aide des deepfakes est aussi informative : en utilisant ces nouvelles technologies avec bienveillance, le studio Inook sensibilise, d’une certaine manière, son public à la puissance de ces dernières. M. Passegand a plutôt l’impression d’éveiller le public à travers son travail. 

« Le revers de la médaille, c’est que tout se ressemble »

Nous avons aussi pu récolter le témoignage d’Aliocha Porta, directeur artistique du Studio BK. Dans le cas de ce studio lyonnais, l’utilisation de l’IA est différente de celle faite par Inook. M. Porta nous explique que “ l’I.A. va être utilisée en amont (préproduction) pour générer des images « concept » à partir de mots-clés et des demandes du client. Elles vont aussi servir à créer rapidement des storyboards, car les I.A génératives comprennent les échelles de plans, les angles de caméra, la lumière, la profondeur de champ… Cela fait gagner un temps fou et les clients apprécient”. 

Cependant, les deux artistes s’accordent à dire que les deep fakes et l’IA ont aussi leurs aspects plus négatifs dans le domaine artistique. M. Porta nous affirme que “le revers de la médaille, c’est que tout se ressemble. Les IA génératives actuelles ont une tendance à générer des résultats aseptisés qui, à force de ressembler à tout…ne ressemblent à rien !”. De plus, dans son cas, M. Porta se dit touché personnellement par le manque de crédits accordés aux nombreux “artistes de l’ombre qui exécutent les travaux préparatoires et qui ont généralement beaucoup de talent”, et dont le travail se voit de plus en plus remplacé par l’intelligence artificielle.  

Ressusciter… Hitler

Les deux artistes contactés nous révèlent des expériences plutôt dérangeantes qu’ils ont pu vivre en travaillant avec ces nouvelles technologies. En effet, M. Passegand et M. Porta ont déjà reçu des requêtes plutôt tordues ou inappropriées de la part de certains clients. Le studio Inook travaille aussi à l’animation de photos anciennes et M. Passegand nous raconte avoir eu des demandes pour faire chanter des photos de personnes décédées. “Là, on a dit non. On s’est dit, attention, il y a un truc un peu bizarre à ranimer des gens qui étaient là il y a encore peut-être vingt ou trente ans. Donc on tient à garder cette distance, d’assumer qu’on fait chanter des vieux portraits, que ce soit évident que les portraits qu’on choisit datent d’avant le cinéma par exemple. Parce que sinon, on créé de la confusion”, explique le cofondateur d’Inook. 

Quant à M. Porta, il nous dévoile la demande la plus discutable et incommodante reçue par le studio BK : “Un jour, on reçoit une demande d’une société de production qui avait pour projet de travailler avec un documentariste spécialisé dans la Seconde guerre mondiale. Il souhaitait présenter un projet innovant au festival du documentaire de La Rochelle, et nous annonce leur grande idée : faire un grand entretien avec Adolf Hitler, sur le ton de la conversation, pour qu’il explique comment il a pris le pouvoir… On n’en revenait pas, mais ils étaient très sérieux, et en bons élèves, on est quand même allé jusqu’à modéliser Hitler et produire une séquence test en motion-capture (combinaison de capture de mouvement). Au final, les échanges ont vite cessé, et du jour au lendemain on n’a plus eu de nouvelles. Cet exemple prête à sourire, mais il montre bien la déconnexion totale de certaines personnes quant aux possibilités des nouvelles technologies”, raconte M. Porta.  

Si certains clients se sont permis de faire des demandes aussi saugrenues et que le deepfake est encore un phénomène qui, de manière générale, pose autant de problèmes, c’est probablement parce que les lois l’encadrant sont très récentes et souvent mal connues. En France, l’article 226-8 du code pénal encadre l’utilisation de montages informatiques dans le domaine de l’atteinte à la représentation de la personne. Le Parlement européen, quant à lui, annonçait en décembre dernier l’élaboration de l’“IA Act”, texte visant “à garantir que les droits fondamentaux, la démocratie, l’état de droit et la durabilité écologique soient protégés contre l’IA à haut risque, tout en stimulant l’innovation et en faisant de l’Europe un leader dans le domaine.

Les deepfakes et l’IA sont donc un phénomène qui ne cesse de se développer et qui nécessitera une adaptation de la part des sociétés mais surtout de l’ensemble des institutions. Bien qu’utilisé comme outil créatif par de multiples entreprises, le deepfake reste très souvent utilisé de manière nocive pour notamment soutirer de l’argent ou des informations à de grandes entreprises.

Terence BERGER, Alice BRUYAS, Dèlia PELAGATTI, Julie PERRAULT, Agathe REUDET

Image de Une ©Studio Inook, 2022